Je ne suis pas d’accord.

par unboutdemoncerveau

ParisEEUUDans la nuit de ce mercredi, les réseaux sociaux boliviens se sont enflammés. L’avion du Président de l’État Plurinational de Bolivie, Evo Morales Ayma, s’est vu interdire le survol des espaces aériens de la France, du Portugal et de l’Italie, et a dû atterrir en urgence à Vienne, en Autriche. Il avait assisté, avec son homologue vénézuélien Nicolas Maduro, au sommet mondial des pays producteurs de gaz, et il rentrait tranquillement au pays. Tout à coup, les informations ont fusé de tous côtés, les unes en français, les autres en espagnol, parfois différentes, parfois contradictoires. Les détails ont peu d’importance quand un attentat aussi flagrant à la souveraineté d’un État se produit. Même si les autorités en question se sont empressés de justifier le blocage par un problème technique, la véritable raison a vite vu le jour : elles pensaient qu’Edward Snowden, la ‘taupe’ qui a révélé un nouveau scandale d’espionnage international de la part des Etats-Unis, était dans l’avion. Les autorités sur place ont voulu fouiller l’engin : Evo Morales Ayma s’y est opposé, affirmant qu’il n’était pas un « délinquant ». Les réactions de ses homologues régionaux ne se sont pas fait attendre : Rafael Correa (Equateur), José ‘Pepe’ Mujica (Uruguay), Cristina Fernandez de Kirchner (Argentine)… Tous ont fermement condamné la nouvelle et ont appelé à une réunion urgente de l’UNASUR. Mon récit apparaîtra certainement comme incomplet, et j’invite tous les lecteurs à prendre connaissance des liens en fin d’article (ou à en proposer, toute information complémentaire étant bienvenue).

Je trouve cela extrêmement scandaleux. Nous avons sous nos yeux, dans un premier temps, la preuve ultime, la plus flagrante, de la prise de position de pays européens comme la France dans le jeu des relations internationales : ils ont choisi le bloc impérialiste. Cela faisait un petit moment que je voulais écrire sur l’impérialisme française, qui m’a l’air plus subtil que celui des Etats-Unis, tant il joue sur la culture, l’influence, l’histoire et le patrimoine millénaires… Mais j’évoquerai ces aspects-là dans un autre article, préférant réagir à l’actualité. Ce sont les ambitions colonialistes du ‘Vieux Continent’ qui resurgissent avec cet incident, emmenant avec elles une certaine vision des relations internationales. Si l’on en croit le droit international, qui a mis des décennies à émerger et à exister, personne ne peut arrêter l’avion d’un Président, il jouit d’une immunité totale, quelque soient les personnes à l’intérieur. Il n’y a qu’à demander aux gouvernants européens et américains : telle mesure d’arrêt ne s’est jamais appliquée à eux, et si cela s’était produit, c’eut été un grand scandale. L’avion d’Evo Morales Ayma, dépositaire du vote de 10 millions de Boliviens, est resté à l’arrêt près de 13 heures dans cet aéroport, comme s’il s’agissait d’un terroriste : ce n’est pas de cette façon qu’on traite un président, ni même de cette manière qu’on arrête quelqu’un qui est simplement suspect. On a simplement considéré que cet avion n’était pas important, que ce président n’était pas important et que la Bolivie n’était pas un pays important. Ces conclusions ont fondé et permis l’immobilisation de l’avion. En plus d’être un acte de dénigrement complet à l’égard d’un État souverain et digne, c’est une erreur diplomatique débile. Complètement débile.

Laisser l’avion passer, comme passent tous les avions, n’allait pas engendrer une crise diplomatique avec les Etats-Unis. Des pays comme la France ont déjà su s’imposer face aux Etats-Unis, notamment en 2001, contre la guerre en Irak. Par contre, empêcher l’avion de suivre sa route a provoqué un incident sans précédent avec la Bolivie, et risque bien de s’étendre à l’Amérique Latine toute entière. Il ne reste plus qu’à attendre les déclarations communes qui résulteront de la réunion de l’UNASUR, ce 4 juillet, à Cochambamba, en Bolivie. Tout porte à croire que les dirigeants de la région réagiront d’une même voix et avec la même force, face à l’agression : les pays d’Amérique Latine sont au même niveau que les autres, ils ont le même poids et personne n’a le droit de traiter leurs représentants comme des voleurs. De fait, il serait plus plaisant, pour le bloc impérialiste, d’avoir à sa disposition des pays qui se taisent, qui se soumettent, qui continuent à avoir un rôle de second plan à l’international et à offrir leurs ressources en échange de rien. Non, parce que ces peuples ont pris conscience, parce qu’ils ont pris le chemin de la démocratie et parce qu’ils ne se laisseront plus envahir par des tiers.

La France (tout comme les pays qui se sont empêtrés dans cette affaire) donne un drôle d’image au monde entier : un pays complètement disposé à se soumettre. Avec une facilité déconcertante. Obsédée par la bonne marche de ses relations avec les Etats-Unis, elle a préféré compromettre ses liens de coopération avec l’Amérique Latine. C’est un signal fort, en termes de relations internationales : cet incident restera dans les mémoires comme le jour où les pays européens ont fait plus que collaborer avec les Etats-Unis pour leurs intérêts propres. Ces pays sont désormais clairement prêts à obéir. Ils sont prêts à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre la main sur Edward Snowden, ce garçon qui a simplement fait son devoir de citoyen… : cesser de coopérer avec un système qui détruit les libertés individuelles et collectives des autres pour consolider les siennes, montrer au monde, comme le fit Julian Assange avec Wikileaks, que les Etats-Unis cimentent et développent leur hégémonie, coûte que coûte. Et ce n’est pas simplement une rumeur issue de la théorie du complot ou des élucubrations des franc-maçons.

 Pour conclure, je citerais quelques phrases d’un discours du Commandant Hugo Chavez : il disait que, derrière les dirigeants européens, il y avaient des peuples. Ça disait quelque chose comme : « Espérons qu’un jour, ces peuples se réveillent… ». Aujourd’hui, j’ai honte, et je ne pense pas être la seule. La diplomatie d’un pays ne reflète pas systématiquement la pensée de milliers de citoyens : en tout cas, cette diplomatie-là ne me représente pas. C’est un incident de plus, dans le wagon des réformes libérales et d’austérité que ces dirigeants imposent à leurs peuples. D’ailleurs, nous remarquerons qu’ils ne les sollicitent que très peu. Et quand ils les écoutent, c’est d’une oreille sourde, qui les renvoie assez rapidement à leurs places, en continuant leurs politiques. Il n’est pas rare, à mon sens, que les autorités françaises, portugaises et italiennes aient mis des bâtons dans les roues à l’un des dirigeants les plus progressistes de la planète. C’est que, quelque part, le vent pourrait emporter avec lui les graines du changement, et les planter en Europe, ce ‘Vieux Continent’, où des milliers de jeunes se fanent, touchés par le chômage, la crise des financiers, l’indifférence politique… Ils construisent (et attendent) une alternative politique.

J’aimerais que les Françaises et les Françaises qui condamnent l’attitude de leur pays le fassent publiquement, en commentant ce post et en envoyant un mail à mcringarde@riseup.net. Soyons nombreux à démonter cette image que la France veut donner de nous.

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