Vous n’allez (vraiment) rien dire ?

par unboutdemoncerveau

Il est possible de mourir dans l’indifférence, dans un 10 mètres carrés à Paris, sans que personne n’en sache jamais rien, sans que personne ne puisse l’empêcher, pour peu que l’on soit nouveau, seul, en galère. Ça n’arrive pas qu’aux vieux.

émeute

Merci au Courant Anarcho-Stal’ pour ce message politique

Mais il est visiblement aussi possible de mourir dans l’indifférence au beau milieu d’une manifestation contre un projet débile dont nous ne ferons pas le résumé ici. Indifférence, tant qu’il y aura des personnes pour regarder la mort d’un manifestant, les bras ballants, sans prendre ses deux jambes, rejoindre le plus proche rassemblement et tâcher de s’organiser avec ses semblables contre les abus dirigés vers [le peuple, les militants, la jeunesse, ceux qui contestent l’ordre établi, ceux qui ont une autre vision du monde, bien souvent la bonne]. La mort, l’agression, qui rejaillissent avec force sur nos visages, comme une giclée de ketchup dans un film d’horreur, ne sont que la face visible d’une violence moins évidente, plus insidieuse mais qui ne s’en exprime pas moins dans les actions de notre quotidien, le rétrécissement de nos espaces de liberté (et de revendication).

Va-t-on, une fois de plus, répondre par la peur et le renoncement à un système qui, depuis longtemps, nous enjoint à avoir peur et à renoncer ? La manifestation s’est vidée ces dix dernières années. On ne veut plus être assimilés aux « gueulards du fond de la fosse », les Français sont des râleurs, les cégétistes et autres cocos sont encore bloqués dans les 80’s, bah, bouh, beurk. Autant de justifications que l’on s’applique comme une baume sur sa mauvaise conscience ou sur les yeux des autres. Si la mort d’un type devait mobiliser plus de doute cartésien que de soutien, banco, dirais-je, pour tous ceux qui instillent le calme politique.

Va-t-on tout bonnement accepter leur propagande, leur argumentaire ? Ils parlent d’attaques dirigées contre les gendarmes. Or, les armes maniées ne sont sensiblement pas les mêmes, les équipements ne jouent pas dans la même cour. Les uns se font matraquer la gueule depuis des semaines, les autres se font secouer en retour, mais c’est leur boulot. Ils sont formés, équipés, armés, relayés régulièrement. Finalement, les uns résistent, les autres répriment : il y a un rapport de domination qu’il n’est pas possible d’inverser par un simple communiqué de presse. Mais, j’entends déjà leur discours siffler dans mes oreilles par des bouches amies qui, feignant d’être rationnelles, attendent que toute l’histoire soit tirée au clair pour juger. Il n’y aura jamais de clair dans cette histoire, as-tu seulement vu l’épaisseur de la brume, cette fameuse nuit, au Testet ? Elle est l’avantage des plus puissants.

pantoufles

… et le Comic sans MS.

En 2005, quand ce jeune des quartiers « sensibles » était mort dans un transformateur électrique, poursuivi par la Police, ça avait provoqué des semaines d’émeutes dans toute la France et la déclaration de l’état d’urgence. Ils étaient à deux doigts de faire intervenir l’armée et les médias étrangers parlaient presque de révolution. Paris is burning, comme ils disaient. A défaut d’avoir communiqué avec de beaux discours, le groupe a manifesté, par les moyens que ses membres avaient collectivement choisis, un ras-le-bol solidaire. Mais dans nos centre-villes, dans nos quartiers étudiants, le bruit des pantoufles couvre celui des bottes.

Je n’ai pas participé à la mobilisation du Testet, je n’ai jamais foutu les pieds dans cette ZAD. Certes, je soutiens complètement les revendications portées par cette lutte parce qu’elles me paraissent relever d’un bon sens dont peu, finalement, semble connaître le secret. Mais là, nous y adjoignons un assassinat perpétré par les représentants de l’État, ce qui, finalement, devrait emporter la colère de milliers de militants des droits de l’homme et autres causes gentilles. Cet événement aurait pu survenir lors de n’importe quelle action, dit-on. C’est un peu vrai (cf. blocage de la gare Matabiau en 2006 ou 7) : la légalité rend la mobilisation plus acceptable et… inutile. Or c’est l’indifférence, le désaveu que nous récoltons en occupant les espaces que la Loi nous réserve pour faire nos cacas nerveux. En même temps, ça fait des semaines entières que les gens de la ZAD se font agresser tous les jours et des semaines que ça n’inquiète pas, que ce soit les pouvoirs politiques centraux, les médias, voire la communauté militante. Le gouvernement a laissé le conflit pourrir, comme il l’a fait pour le mariage gay, comme son ancêtre l’a fait en 86, en faisant s’affonter partisans progressistes et opposants réactionnaires, pendant des mois, dans une atmosphère à vomir. A force de colère, à force de détermination, les coups ne rigolent plus, si tant est qu’ils aient un jour pu rire.

Ce qui nous amène à un mort. Et au silence perturbant de tous.

Ne rien dire, c’est laisser faire. Ne pas prendre position, c’est déjà prendre position.

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